Shoemaker-Levy 9

Le fabuleux destin de la comète SL9

 

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SL9 surprise par le télescope spatial Hubble

 


Le splendide spectacle des comètes a toujours fasciné l'humanité. Depuis les temps immémoriaux, l'apparition d'une comète dans le firmament a été ressentie comme un bon ou un mauvais présage, selon l'humeur des gourous. Ainsi quand, en 1066 de notre ère, la comète périodique de Halley (qui alors ne portait pas ce nom) revint nous voir, son arrivée fut interprétée comme un signe encourageant par Guillaume mais catastrophique pour Harold. Et, cette fois là, le sort des armes de la bataille de Hasting donna raison aux prédicateurs.

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Fragment de la tapisserie de Bayeux

La montée en puissance des connaissances scientifiques, ces derniers siècles, a permis de comprendre de mieux en mieux les mécanismes cométaires. Du moins au sein des "élites intellectuelles" car une certaine terreur irrationnelle est restée ancrée dans l'inconscient collectif. En 1910, Halley, toujours elle, refit parler d'elle. Les astronomes prédirent alors que l'orbite de la Terre traverserait la queue de la comète. Or, il était établi à l'époque que celle-ci contenait du cyanogène (C2N2) et il n'en fallut pas plus pour que certains cassandres prédisent la fin du monde. Nous sommes là pour attester combien ils se trompaient...

La fin du XXe siècle fut fertile en visites de ces astres voyageurs. Halley, bien sûr, en 1986, mais son apparition fut décevante. En revanche, les comètes Hyakutaké (1996) et Hale-Bopp (1997) nous offrirent des spectacles grandioses. Sans parler des nombreuses comètes découvertes par les astronomes, dont certains étaient de simples amateurs, à l'aide d'instruments toujours plus puissants.

Dans un autre registre, une petite comète invisible à l'œil nu fit beaucoup parler d'elle : Shoemaker-Levy 9 (SL9 pour les intimes). Cette petite dernière, quand elle fut découverte en 1994, présenta d'emblée la propriété intéressante d'être fragmentée. Ce n'était pas unique car d'autres comètes de la sorte avaient déjà été observées. Mais, surtout, les astronomes déterminèrent rapidement que nombre des fragments de SL9 percuteraient la planète Jupiter ! Là, c'était du jamais vu.

Une fois encore, le spectacle fut extraordinaire. Les télescopes au sol mais aussi le télescope spatial Hubble (HST) et la sonde Galileo nous offrirent les images éblouissantes d'un feu d'artifice cosmique hors du commun. Cependant, la crainte ancestrale n'avait pas disparu : que se passerait-il si une comète percutait la Terre ?

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Impact du fragment W de SL9 vu par la sonde Galileo

L'histoire de SL9 s'est-elle arrêtée là ? Non. En 1997, trois ans après la fin de SL9, un curieux texte apparu sur la toile. D'après ce dernier, SL9 était une fausse comète. Une comète fabriquée par les Américains pour camoufler des essais d'armes de fin du monde. Présenté ainsi, ce nouvel avatar de l'apocalypse cométaire pouvait faire sourire. C'était oublier la redoutable cohérence interne du récit associée à la récente promotion du texte par un scientifique français bien connu dans le monde ufologique. Ces éléments devaient plutôt nous inciter à la prudence... Et, dès lors, une question se posait :  y avait-t-il du vrai dans ce récit ? Disposions-nous d'éléments de réponse ?

C'est ce que nous allons essayer de voir dans cet article.


Qu'est-ce qu'une comète ?

Une comète est un astre circulant dans le système solaire selon des trajectoires très elliptiques voire paraboliques ou hyperboliques.

Les comètes possédant des trajectoires elliptiques sont, en général, des comètes périodiques, la période étant la durée de révolution autour du Soleil. Elles sont couramment observables aux environs de leur périhélie, point de l'orbite le plus proche du Soleil. Celui-ci se situe entre 0,3 et 2 UA (1 UA, ou unité astronomique, vaut 150 millions de km, soit la distance Terre-Soleil). On distingue deux groupes de comètes périodiques. Les comètes à courtes périodes ont leur aphélie (point de l'orbite le plus éloigné du Soleil) située souvent dans les parages des géantes gazeuses, soit 4 à 10 UA. Les comètes à longues périodes voient leur aphélie rejeté très loin dans le système solaire, à environ 50.000 UA. La trajectoire d'une comète peut présenter un angle quelconque par rapport à l'écliptique et peut être directe ou rétrograde.

Une comète est constituée de :

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Les deux queues de Hale-Bopp

NB : les données moyennes évoquées ci-dessus varient, bien sûr, d'une comète à l'autre.

Les comètes possédant des trajectoires similaires sont classifiées au sein de "groupes". On pense qu'un groupe de comètes donné est issu de la fragmentation d'une comète unique lors d'un précédent passage. Le groupe le plus connu est nommé "comètes sungrazers de la famille de Kreutz". Attardons-nous un instant sur ce groupe où l'on distingue, en gros, 2 sous-groupes :

la Grande Comète de Mars (1843), Pereyra (1963), les objets SOLWIND du satellite P78-1, les comètes découvertes par le coronographe du Solar Maximum Mission et la majorité des objets découverts par la sonde Soho composent le sous-groupe I des comètes sungrazers de Kreutz.

La Grande comète de Septembre (1882), Ikeya-Seki (1965) et quelques objets découverts par Soho forment le sous-groupe II des comètes sungrazers de Kreutz.

Les comètes sungrazers peuvent voir leur trajectoire perturbée et être amenées à passer trop près du Soleil et percuter celui-ci. On les appelle les "comètes sunstrikers".

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Comète sunstriker SOHO-6 vue par le coronographe de Soho avant sa plongée dans le Soleil

Vraiment beaucoup de sungrazers (plus de 500 !) ont été découvertes par le satellite Soho car, alors qu'elles passent trop près du Soleil pour être aisément visibles de la Terre, le coronographe de Soho est parfaitement adapté pour les photographier.


L'histoire "officielle" de SL9

La comète Shoemaker-Levy 9 fut découverte le 24 mars 1993 par David Levy et Eugène et Carolyn Shoemaker alors qu'ils travaillaient à l'observatoire du mont Palomar. Cette comète présentait un aspect inhabituel. Sa largeur de 50" d'arc ne permettait pas de bien la distinguer avec un petit instrument. Il fallut recourir au HST qui, en juillet 1993, montra clairement la longue chaîne de fragments, au nombre de 15 à l'époque.

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Première image de SL9

Les astronomes eurent tôt fait de reconstituer l'histoire de SL9. Cette comète avait été capturée par Jupiter, c'est à dire qu'elle ne tournait plus autour du Soleil mais était devenue un satellite de la planète, probablement depuis des décennies. SL9 n'avait pas été remarquée jusque là car, Jupiter se trouvant à plus de 5 UA du Soleil, la coma de la comète n'était certainement pas très développée.

En juillet 1992, SL9 avait frôlé la surface de Jupiter à 25000 km d'altitude, bien en dessous de la limite de Roche de la planète. Les effets de marée cassèrent le noyau de la comète, ce qui n'est pas exceptionnel car déjà observé, par exemple, avec les comètes Brooks 2 (1886), Ikeya-Seki (1965) et bien sûr les sungrazers de Kreutz. Les fragments furent poétiquement baptisés A, B, C, D, E, F, G, H, J, K, L, M, N, P1, P2, Q1, Q2, R, S, T, U, V et W.

Dans cette mésaventure, la trajectoire de SL9 avait été perturbée. Si bien qu'il fut établi que l'essentiel des fragments du noyau percuterait la surface de Jupiter en juillet 1994. Saluons au passage le travail des astronomes qui permit de reconstituer la masse des fragments de la comète et leur barycentre afin de calculer au plus juste la trajectoire de SL9. De fait, leurs calculs fournirent le moment des impacts des principaux fragments avec seulement quelques minutes d'erreur !

La violence des chocs surprit la communauté scientifique. Il faut dire que cet événement était sans précédent et que la probabilité qu'il se reproduise est très faible. La frappe du fragment G dégagea à lui seul une énergie estimée à 6 millions de mégatonnes de TNT (voir encadré), soit l'équivalent de 300 millions de bombes d'Hiroshima. De tels chiffres dépassent l'entendement.

Estimation de l'énergie dégagée par SL9

L'énergie d'une comète se traduit par sa seule énergie cinétique.

Celle-ci dépend de la masse m (en kg) et la vitesse v (en m/s) du corps et se calcule selon la formule e=1/2mv2.

La vitesse de SL9 était de 60.000 m/s et le plus gros fragment avait un diamètre estimé de 3 à 4 km, soit une masse de plus de 10 milliards de tonnes.

Une batterie de télescopes et autres lunettes se braquèrent vers Jupiter pendant la période des impacts, du 16 juillet 1994 pour le premier fragment A au 22 juillet pour les derniers V et W. Les impacts se produirent sur la face cachée de la planète vue de la Terre, empêchant ainsi une vue directe, et quelques degrés sous le limbe de Jupiter, c'est à dire pendant la nuit jupitérienne. La sonde Galileo, cheminant vers Jupiter justement, se trouvait bien placée pour observer les impacts en direct. Bien placée mais un peu trop éloignée, approximativement 240 millions de km, pour fournir des images spectaculaires. Néanmoins, la sonde a fourni un grand nombre d'informations photométriques, spectrométriques et autres qui ont permis - ou vont permettre - de mieux comprendre les phénomènes impliqués par les impacts des fragments de SL9. Le lecteur intéressé trouvera plus d'informations sur Galileo et SL9 sur le site de la Nasa : http://www.jpl.nasa.gov.

Notre propos n'est pas de détailler ici les informations scientifiques recueillies lors de l'observation de SL9. Nous nous contenterons de signaler que l'on trouve énormément de données de grande qualité sur l'Internet, tant le sujet a passionné les foules.

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Impact G, infrarouge 2,34 micron


Le texte mystérieux

Nous sommes maintenant le 28 janvier 1997. Presque trois années se sont écoulées depuis la fin de SL9. En matière de comètes, Hyakutaké nous a surpris l'année dernière en nous offrant un très beau spectacle et les astronomes s'attendent à ce que Hale-Bopp en fasse autant cette année.

Un curieux texte est alors transmis sur un forum de discussion par un auteur anonyme. Ce dernier, sous le pseudonyme de Stagger (en anglais, to stagger = chanceler et to be staggered = être stupéfait), a utilisé un cybercafé de Bordeaux, semble-t-il, pour transmettre le document. Il semble qu'un autre texte du même auteur ait été transmis plus tard, cette fois au sujet de Hale-Bopp. Nous en reparlerons.

On trouve la version originale du texte, en français, datée du 28/01/1997, dans l'archive des forums (http://groups.google.com/). Il paraît qu'une version anglaise du texte a été émise au même moment et par le même auteur mais on n'en trouve pas trace dans l'archive. Voir le site "Ataraxie" pour plus de détails (http://ataraxie.free.fr/fr_matthieu.htm).

Quoi qu'il en soit, nous sommes maintenant en 2003 et l'auteur de ce document, pour le moins polémique, ne s'est a priori toujours pas fait connaître. C'est son problème et cela ne nous avancerait pas beaucoup de gloser à l'infini sur ce fait.

Plus intéressant, le texte prête aux Etats-Unis une technologie d'avant-garde, pour ne pas dire occulte. Son argumentaire s'appuie sur les particularités de SL9 qui, nous l'avons vu, sont effectivement remarquables. Cela donne-t-il plus de crédibilité au texte pour autant ?

Le texte (dans sa version française, bien sûr) est écrit dans un français bien construit et correct. L'auteur a certainement la fibre littéraire et, de plus, il possède une documentation technique impressionnante. Son niveau scientifique est plus difficile à évaluer ; nous verrons que de petits détails semblent révéler que ce n'est pas nécessairement son point fort.

Enfin, il faut reconnaître que les faits cités sont habilement reliés entres eux. Ce texte aurait été un parfait synopsis d'un roman d'espionnage ; peut-être avait-il été rédigé dans ce but ?

En attendant son usage hypothétique dans une superproduction Hollywoodienne, le texte semblait voué à l'oubli. Un événement inattendu allait le ramener au premier plan : la publication du nouveau livre de Jean-Pierre Petit "Ovni et armes secrètes américaines". (Si cela vous chante, vous pouvez consulter notre note de lecture sur cet ouvrage : http://www.ufocom.org/pages/v_fr/m_presse/Notes_lecture/JPPetit.htm.)

Il ressort de la lecture du livre que M. Petit semble croire sérieusement à la véracité du texte. Voilà qui remonte la côte de ce dernier, aussi invraisemblable fut-il ! Faut-il pour autant prendre cet écrit, maintenant doté d'une caution prestigieuse, pour argent comptant ? Cruel dilemme.


Analyse critique du texte

Il serait fastidieux de reprendre, point par point, toutes les assertions douteuses que l'auteur nous assène pour étayer son propos. Nous nous contenterons ici de relever un florilège des meilleurs passages. Ce qui ne signifie pas que nous cautionnons le reste.

La technologie de l'antimatière

L'antimatière c'est le combustible mythique du futur. N'est-il pas le principal moteur de l'astronef Enterprise dans l'excellente série Star Trek ? Justement, l'intrigue du texte est basée sur l'antimatière. C'est la matière première (devrait-on dire l'antimatière première ?) des "modules-bombes" et c'est aussi la source d'énergie et la source de propulsion des vaisseaux.

Ce n'est pas précisé dans le texte mais nous allons voir que la quantité d'antimatière nécessaire à ces missions se chiffre en tonnes, ce qui n'est pas rien. L'antimatière n'existe pas dans notre environnement immédiat, et c'est heureux car sa réaction avec la matière ordinaire est plutôt... explosive ! Il faut donc le synthétiser. A ce sujet, il faut rappeler que, en 1995, une équipe de physiciens allemands et italiens étaient parvenus à créer neuf atomes d'"antihydrogène", au Centre Européen de Recherche Nucléaire (CERN) basé à Genève. En 2002, toujours au CERN sur le décélérateur d'antiprotons, les physiciens nous ont annoncés - avec une légitime fierté -  la première production contrôlée de "grandes" quantités d'atomes d'antihydrogène à basse énergie, soit l'équivalent d'un milliardième de gramme par année de production.

On est loin, très loin, de la quantité d'antimatière suggérée par notre texte. L'énergie dégagée par le seul impact G équivaut, en gros, à une masse de 250 tonnes d'un couple matière plus antimatière, soit 125 tonnes d'antimatière "seulement" comme l'a fait remarquer un lecteur attentif. (Voir l'encadré pour plus de détails.)

C'est quoi au juste, l'énergie ?

L'énergie est, physiquement parlant, un travail ou encore une puissance fournie par unité de temps.

L'énergie s'exprime, généralement, en joules (J) mais on rencontre aussi la calorie (cal) chez le diététicien, le kWh avec les électriciens ou... la tonne de TNT (acronyme du fameux explosif trinitrotoluène) chez nos docteurs Folamours.

Le joule est une petite unité : une tonne de TNT produit environ une énergie de 4,4 e9 J, soit 4,4 milliards de joules !

L'antimatière, mise en présence de ma même quantité de matière, se transforme théoriquement complètement en énergie selon la célèbre formule e=mc2. C'est à dire qu'un kilogramme d'antimatière produit 9 e16 J (9 avec 16 zéros derrière), ou, en d'autres termes, 1µg (un milliardième de gramme) d'antimatière produit la même énergie que 20 kg de TNT. N'oublions pas que l'antimatière est le produit le plus énergétique connu de la physique d'aujourd'hui...

Comment produire l'antimatière en quantité littéralement industrielle ? Le texte nous fournit une indication : "...dépasser la pression fantastique de cent millions d'atmosphères, pour atteindre un seuil où la matière est en rupture d'équilibre, un seuil où certaines de ses caractéristiques s'inversent, c'est l'antimatière.". Donc, il "suffit" d'exercer une pression de cent millions d'atm (ou 10 billions de Pa pour les puristes) sur de la matière pour obtenir de l'antimatière. Le texte est assez disert sur la méthode employée pour obtenir cette phénoménale pression. Sans doute est-ce pour masquer le principal écueil de cette technique : sur quel fondement de physique théorique l'auteur s'appuie-t-il ?

Le texte est muet sur ce point capital. Avons-nous affaire à de la pure spéculation ? Ce serait quand même peu sérieux. Nous espérons que des lecteurs calés en physique nous éclaireront sur la validité de la méthode (et sur la crédibilité du texte en passant).

L'étrangeté de SL9

Nous avons pu voir combien la comète SL9 avait été extraordinaire. Par son orbite autour de Jupiter plutôt qu'autour du Soleil, par sa fragmentation, par sa fin spectaculaire. Aussi, les propos de Carolyn Shoemaker relevés par le texte prennent tout leur sens : "Je suis tombée sur cet objet à l'aspect très étrange. J'ai pensé que ce devait être une comète, mais c'était la comète la plus étrange que j'ai jamais vu".

La probabilité pour que nous revoyions une telle comète de notre vivant est infime et nous comprenons la fierté de leurs découvreurs. De plus, cet événement a permis de faire progresser la connaissance. Par exemple, les astronomes s'interrogaient sur la provenance de certaines chaînes de cratères relevées sur la Lune et autres astres peu pourvus d'atmosphère. L'aventure de SL9 nous a suggéré le mécanisme de formation de ces reliefs.

Chaînes de cratères

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Lune

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Ganymède

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Callisto

L'énergie dégagée par les impacts de notre comète a aussi rappelé au monde le danger, ténu mais réel, que courrait la Terre. On n'échappe pas si facilement à ses vieux démons !

Si un doute pouvait subsister sur la nature exacte de SL9 (par exemple, il aurait pu s'agir d'un astéroïde plutôt que d'une comète), la détection dans le spectre de l'objet des molécules H2O, CO et HCN régla définitivement le problème. A ce propos, le texte n'explique pas comment de telles molécules ont pu être détectées dans la "comète artificielle".

Une technologie spatiale d'avant-garde

Le mot magique, "antimatière", est encore au premier plan des préoccupations de l'auteur quand il nous parle de technologie spatiale exotique. Quoiqu'on le sente un peu plus à la peine. Il donne ici l'impression que, au cours de ses études, s'il était probablement un élève assidu en sociologie - et particulièrement des leçons qui traitaient de la circulation des rumeurs, il avait dû sécher quelques cours de physique.

Plus sérieusement, vous aurez sans doute remarqué que le texte est pauvre en données chiffrées. Et  de nombreuses valeurs fournies sont fantaisistes... Ainsi, l'auteur confond allègrement vitesse et accélération : "...l'accélération minimum nécessaire (6400 mètres par seconde...)". Nous passerons sur cette étourderie de potache pour évoquer une erreur plus importante.

Le texte nous vante, avec raison, les bienfaits de la propulsion à antimatière par rapport aux ergols chimiques. C'est bien. Et on comprend bien pourquoi il essaie de noyer le lecteur avec des valeurs de vitesses d'éjection qui seraient de 2,5 à 4,5 km/s (notez le soucis de précision) pour les propulseurs chimiques et 20 fois meilleures, soit 100 km/s, pour un moteur électro-ionique. Car tout cela est très précis... mais faux !

En fait en matière de propulsion spatiale, deux caractéristiques intéresseront essentiellement un ingénieur motoriste : la poussée du moteur, c'est à dire sa puissance, et son impulsion spécifique, c'est à dire son rendement. La vitesse d'éjection des gaz n'a qu'un intérêt secondaire, quoique, comme nous a signalé un lecteur que nous remercions, il y ait relation directe entre vitesse d'éjection et impulsion spécifique.

Le principe des moteurs spatiaux est toujours le même, jusqu'à nouvel ordre : c'est le principe de l'action/réaction cher à Isaac Newton. On éjecte quelque chose à l'arrière, par exemple du gaz, et l'on recueille une poussée vers l'avant. Dans ce système de propulsion, les notions de poussée et d'impulsion spécifique sont essentielles. Prenons un exemple chiffré qui montre que, à ce jour, il faut choisir entre poussée et impulsion spécifique.

Le moteur à ergols cryogéniques oxygène/hydrogène de l'étage S IV B de la fusée lunaire Saturn disposait d'une impulsion spécifique de 400 s avec une poussée de 100 tonnes (vitesse d'éjection des gaz : 3,8 km/s). Forte puissance mais rendement moyen. En revanche, le petit moteur électro-ionique de la sonde Deep Space 1 a, lui, une impulsion spécifique de 3200 s (vitesse d'éjection des gaz : 30 km/s) pour une poussée de 92 mN ! (9,81 N équivaut à 1 kg, mais attention à ne pas confondre force et masse). Bon rendement mais petite puissance.

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Dans ce contexte, reconnaissons-le, l'antimatière serait une source d'énergie idéale pour un propulseur, pour lequel plusieurs techniques sont envisageable. On pourrait allier puissance et impulsion spécifique. Notons toutefois que, au-delà de la magie très futuriste du concept de l'antimatière, d'autres sources d'énergie feraient aussi bien - voire mieux - l'affaire : fission ou fusion nucléaire.

Car l'antimatière souffre d'un grave défaut : il se désintègre au contact de n'importe quoi et doit être confiné électromagnétiquement ou électrostatiquement dans une enceinte où règne un vide parfait. Autrement : boum ! Que dire des tonnes d'antimatières qui auraient dû être transportées par des fusées dont on connaît la fiabilité toute relative...

Soulignons un "petit" détail pour finir ce chapitre. Nous avons vu qu'une masse de 125 tonnes d'antimatière était nécessaire pour produire un effet similaire à l'impact G de SL9. Il faut aussi associer à cette antimatière 125 tonnes de matière ordinaire que l'on pourrait peut-être prélever dans l'atmosphère jovienne. Sans oublier la masse des systèmes de propulsion, de confinement, etc. Au total, c'est plus de 125 tonnes qu'il aurait fallu mettre en orbite dans ces missions démentielles. La navette dispose d'une capacité de satellisation de 30 tonnes ; il aurait fallu au moins 5 rotations de navettes pour mettre en orbite simplement le "module-bombe G", en sachant qu'il devait y avoir en tout 24 bombes. Un nombre de vols de navettes et fusées à caractère militaire beaucoup plus grand que celui évoqué dans le texte aurait donc été nécessaire pour satelliser l'ensemble des "modules-bombes", sans parler du coût exhorbitant de l'ensemble du programme. Décidément, tout cela ne semble vraiment pas sérieux.

La face cachée de la mission Galileo

Le texte fait de nombreuses référence à la mission Galileo, laquelle est toujours en cours. La sonde, après avoir envoyé un "atterrisseur", s'est satellisé autour de Jupiter en 1995 et étudie depuis la géante gazeuse et ses satellites.

Perfidement, il est évoqué que pour, masquer d'autres essais de bombes sur les lunes de Jupiter, la sonde a "été mise en panne" à plusieurs reprises. Et effectivement, en 1998, en raison d'un problème technique, la sonde Galileo perdit les images qu'elle venait de prendre lors de son survol d'Europe. A cette occasion, certains exégètes prétendirent que cette panne, pour le moins providentielle à leurs yeux, avait été programmée pour cacher un essai de bombe à antimatière sur la surface du satellite, comme il était mentionné. Ainsi cette "prédiction" crédibilisait tout le texte.

Une telle assertion laisse pantois et il convient de rappeler les faits.

Il est indéniable que Galileo a subit de nombreuses pannes pendant sa mission. Par exemple au début, lors du déploiement de l'antenne à grand gain qui a fait craindre l'échec total de la mission. Heureusement l'équipe du Jet Propulsion Laboratory réussit le tour de force d'utiliser l'antenne omnidirectionnelle pour continuer de communiquer avec la Terre. Hélas, le faible débit de cette antenne (10 bits par seconde !) autorisera la réception de seulement 1.500 images sur les 60.000 prévues. De plus l'enregistreur de bord, qui stockait les images avant leur transmission connût aussi des problèmes ce qui occasionna des pertes supplémentaires de données.

Malgré tous ces écueils, beaucoup de photos de la surface des satellites joviens nous sont parvenues car Galileo les a survolés chacun plusieurs fois, parfois à très faible altitude. Les photos sont très belles mais vous n'y trouverez aucune trace d'essai d'arme apocalyptique. Et l'on ne peut que s'en réjouir...

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Callisto - chaînes de cratères

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Europe - Failles dans la banquise

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Ganymède - cratère Osiris

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Io - volcan Ra Patera

Les prétendues missions solaires

Beaucoup des comètes sungrazers de Kreutz auraient été, lisons-nous, des essais camouflés de bombes au cours des années 1979-1989. Passons sur ces dates qui rejetteraient le début des études de cet autre programme démentiel avant que l'homme ait posé le pied sur la lune. Les Américains disposeraient donc de la maîtrise de l'antimatière depuis fort longtemps et dans le plus grand secret ? Nous laisserons le lecteur juge.

Nous soulignerons simplement que les difficultés techniques d'un tel programme spatial sont sans doute encore plus ardues que pour SL9. Car comment faire résister un engin quelconque à l'approche de la fournaise solaire ? Pour fixer les idées, souvenons-nous des sondes soviétiques Venera, qui se posèrent sur la surface de Vénus, ne résistèrent qu'une heure à une température de 450°C. Et encore n'étaient-elles pas directement exposées à l'intense rayonnement solaire.

Comment se protéger du rayonnement solaire ? Les boucliers thermiques à déplétion des anciennes capsules Apollo ou autres sont conçus pour résister à l'échauffement du frottement de l'air lors de la rentrée et ne résisteraient pas. Même chose pour les tuiles isolantes de la navette spatiale qui, de plus, ont besoin d'air pour fonctionner. De toute façon, ce genre de protection n'est prévu que pour résister quelques dizaines de secondes ce qui serait nettement trop court pour une sonde en approche solaire.

D'aucuns ont proposé d'utiliser un bouclier miroir, voire un "miroir magnétohydrodynamique (MHD)". Nous confessons ne pas trop savoir ce que pourrait être un miroir MHD. Ce que nous pouvons dire, en revanche, c'est qu'un miroir n'est jamais parfait, c'est à dire qu'il ne réfléchit pas tout le rayonnement reçu (le reste est absorbé comme énergie thermique). De plus, un miroir n'est fonctionnel que dans une fourchette de longueurs d'ondes donnée (par exemple, votre miroir de salle de bain fonctionne bien dans le visible mais est parfaitement opaque dans l'infrarouge ou l'ultraviolet). Or le bouclier de notre sonde solaire devrait être efficace pour tout le spectre solaire : des ondes radio jusqu'aux rayons gamma. Autrement, gare à la surchauffe...

Rappelons, pour finir, qu'énormément de sungrazers de Kreutz ont été découvertes depuis la parution de ce texte, en particulier par la sonde Soho. Seraient-elles toutes des essais militaires ?

Un adepte de la numérologie

La numérologie, contrairement à ce que pourrait laisser croire l'étymologie du mot, n'est pas une science. C'est une aimable occupation qui consiste à essayer de tirer des prédictions ou à souligner des étrangetés à partir de suites de nombres, de dates, etc. Dénuée de tout fondement scientifique, cette activité ésotérique servirait plus à gruger le pigeon qu'à faire avancer les connaissances humaines.

L'auteur n'a pas résisté à nous fournir un petit couplet de numérologie en nous proposant un parallèle fantaisiste entre les dates des missions Apollo et celles des événements de SL9. Ce serait sans intérêt s'il n'y avait pas eu une suite à cette histoire.

En effet, un second texte (daté du 22 mars 1997et posté le 28), postérieur au précédent, fut transmis du même cybercafé que celui de SL9. Il semble établi que le pseudo de l'auteur, un certain Matthieu, cache le même scripteur que le texte sur SL9. (Nous fournissons une version française du texte trouvée sur l'archive des forums mais la version originale était rédigée en anglais ; on la trouve également aisément en cherchant le nom "none@cyberstation.fr".)

Ce texte parle encore d'une comète. Visiblement, ce sujet passionne l'auteur. Cette fois, il s'intéresse à Hale-Bopp du point de vue de la numérologie. Il nous assène une avalanche de chiffres et on finit par se demander quel est le message qu'il veut faire passer. C'est carrément ridicule et c'est sans doute pourquoi ce second texte n'a pas déchaîné l'enthousiasme des foules. Mais cette bévue n'a pas découragé pour autant les partisans de la véracité du texte sur SL9. Ils ont avancé l'hypothèse que notre mystérieux auteur avait rédigé le second texte pour se décrédibiliser ! Afin de donner le change à quelque service secret, sans doute ? Voilà qui était bien inutile : la crédibilité du texte SL9 était d'emblée douteuse ; point n'était besoin d'en rajouter...

L'implication de Jean-Pierre Petit

Certains ont prétendu que Jean-Pierre Petit était l'auteur du texte sur SL9. Il s'en est toujours défendu et cela semble effectivement peu probable. Cependant, on peut comprendre que Jean-Pierre Petit se soit senti personnellement impliqué par le document. Il est dédicacé à la mémoire d'un certain Vladimir Alexandrov, sans doute Vladimir V. Alexandrov, ami de Petit, et pour lequel l'association GREPI (http://www.ovni.ch/conspira/cia.htm) prétend qu'il aurait été assassiné par la CIA (nous ne nous prononçons pas sur ce point et laissons au GREPI la responsabilité de cette affirmations).

De plus, il est fait mention d'un programme militaire classifié,  le DSP 32 (Defense Support Program 32). Le programme DSP est connu, au moins dans ses grandes lignes. Mais apparemment, nulle mention n'est faite nulle part d'un programme DSP 32. Jean-Pierre Petit prétend que cette référence apparaît dans une lettre Ummite  en sa possession (voir notre dossier : http://www.ufocom.org/pages/v_fr/m_articles/Ummo_GBourdais/ummo_GB0.htm).

Ainsi Petit, Les Ummites - qui qu'ils soient -  et l'auteur du texte seraient liés par une mystérieuse relation. Ou bien serait-ce simplement ce qu'aurait voulu faire accroire notre rédacteur ? On en retire l'impression d'un système en circuit fermé : qui informe qui et, surtout, qui trompe qui ?


Conclusion

A l'issue de ce rapide panorama, reste-t-il le moindre doute ? Non. Le texte SL9 n'est rien d'autre qu'une aimable galéjade telle qu'on les aime dans le sud de la France (rappellons qu'il a été émis à Bordeaux :-). Cela allait sans dire, pour certains, mais peut-être que cela va mieux en le disant.

Ce qui peut étonner, en revanche, c'est que des gens sérieux aient pris le texte au pied de la lettre. Jean-Pierre Petit s'en sert même d'illustration aux théories qu'il défend dans son dernier livre. Il ne nous appartient pas de discuter ici de ces théories.

Depuis la publication d'une première version de cet article, Jean-Pierre Petit nous a fort aimablement fait savoir qu'un membre de son équipe travaillait sur le sujet et que certaines de nos conclusions semblaient se contredire. Il nous proposé de nous mettre en relation pour tirer cela au clair, proposition à laquelle nous souscrivons totalement. Nous ne manquerons pas de vous tenir informé des suites données à cette affaire, quelles qu'elles soient.

Dans cette attente, et jusqu'à preuve du contraire, il semble qu'on assiste ici aux développements d'une rumeur. Jean-Noël Kapferer, dans son livre "Rumeurs" en a parfaitement démonté les mécanismes. Une rumeur, véridique ou aussi invraisemblable soit-elle, naît et se développe pour peu qu'elle soit pourvue d'une cohérence interne minimale. Et ce, indépendamment du niveau intellectuel ou social des gens qui prêtent une oreille attentive à la rumeur.

Les rumeurs font partie du bruit de fond de l'ufologie. C'est un élément du dossier qui ne facilite pas la compréhension du phénomène. En espérant que nous arriverons à le comprendre un jour...

Alain DH

2eme version, Mars 2003


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