"Ciel et Espace" enterre le SEPRA

par François Parmentier


 

Dans son numéro de juin 2004, la revue "Ciel et Espace" a publié un article important sur le Service d’Expertise des Phénomènes Rares Aérospatiaux (SEPRA). Le 31 mai, son directeur de rédaction, Alain Cirou, est venu en parler au micro d’Europe 1, lors du journal d’actualités de la mi-journée présenté par Yves Calvi (écouter l'interview en mp3). Cette subite médiatisation du SEPRA, de la part d’un journal qui n’avait jusqu’alors pas manifesté d’intérêt pour ce service, est une surprise. Mais celle-ci se révèle être très mauvaise à l’examen des informations rapportées.

Ciel et Espace est la revue mensuelle de l’Association Française d’Astronomie (AFA). La grande qualité de ses articles en ont fait le magazine de référence en matière d’astronomie. Publié à plus de 40 000 exemplaires, il est la preuve que l’on peut l’on peut vulgariser l’astronomie auprès du grand public sans pour autant la galvauder. Ciel et Espace bénéficie donc d’un crédit et d’une autorité incontestables. Il n’est pas sûr qu’il les conserve intacts après cette mauvaise farce qui s’est jouée en deux temps.

 

" Le CNES enterre les ovnis "

Tel est le titre de l’article de Jean-François Haït, chef de rubrique de la revue. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas neutre et qu’il tranche avec la tonalité habituelle de la revue, empreinte de prudence et de modération. L’article, bien écrit et documenté, est ensuite déroulé sur trois pages. On le quitte avec l’idée essentielle que le Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) abandonne l’étude des ovnis parce que Jean-Jacques Vélasco est allé trop loin.

Bien sûr, l’argumentaire comporte d’autres tiroirs (une activité en baisse, l’anonymat du comité scientifique, la baisse du nombre des PAN …) mais l’argument central repose bien sur une relation de cause à effet entre les prises de position de Jean-Jacques Vélasco et la disparition du SEPRA.

Pour le lecteur néophyte, l’affaire est entendue et logique. Ceci le conforte dans son opinion généralement sceptique et négative sur la question des OVNI. Le CNES a d’autant plus raison de mettre fin à la plaisanterie qu’elle est financée par le contribuable, comme ne manque pas de le préciser Jean-François Haït.

Mais la présence d’un grand nombre de termes excessifs et à connotation péjorative retient l’attention du lecteur vigilant. Pourquoi un vocabulaire suggestif et des termes marqués dans un article à prétention scientifique ? C’est souvent le signe d’intentions dissimulées.

De fait, une rapide vérification des principales informations de l’article révèle qu’il y a un sérieux problème :

Telles sont les informations obtenues par le journaliste Olivier Bonnefon auprès du directeur de la communication du CNES, Arnaud Benedetti. Alors quoi ? Monsieur Benedetti tiendrait-il un double langage ? Il convient de lire attentivement l’article de Jean-François Haït.

 

Ce n’est donc pas à Monsieur Benedetti qu’il faut demander des explications. Ce n’est pas non plus vers le CNES qu’il faut se tourner pour trouver l’origine de certaines idées induites dans l’article :

 

La désagréable impression que procure l’analyse de l’article est renforcée par l’usage d’un vocabulaire dépréciant :

 

 

 

Est-ce parce que l’image a un pouvoir de suggestion plus grand que celui des mots que l’article est agrémenté d’une composition graphique soignée ? Dans un paysage vert lavis, le SEPRA se crashe dans un amas de tôles froissées portant son sigle. Dans le ciel, astres, ballon, météore et autres objets énigmatiques, flottent à proximité de documents américains déclassifiés et réduits, par ce voisinage, au rang des sources de méprise.

 

Que d’artifices utilisés pour un article scientifique et quelle ampleur donnée à une information qui pourtant, selon Jean-François Haït, pourrait paraître anecdotique. Cela étonne, et pas seulement les ufologues. Arnaud Benedetti s’est dit lui-même très surpris par l’article. Quand le journaliste Olivier Bonnefon lui a demandé s’il le trouvait tendancieux, il a répondu oui.

Certains, cependant, ont estimé que l’article n’était pas orienté. Pourtant, ces mêmes personnes se sont inquiétées de la disparition des archives du SEPRA à la lecture de l’article, preuve qu’elles ont crû à la disparition subite et immédiate annoncée par Jean-François Haït.

 

 

" Le SEPRA vient de fermer parce que son directeur s’est mis à croire aux OVNI "

 

L’article de Jean-François Haït est donc un faux scoop et une vraie manipulation de l’information, dans la mesure où le directeur de la communication du CNES a déclaré à Olivier Bonnefon que ce n’était pas la fin des activités PAN et que Jean-Jacques Vélasco restait en place. Mais la mayonnaise ne prend pas. Dans les pages du journal Sud Ouest du 30 mai, Olivier Bonnefon dégonfle en effet l’histoire. On se dit alors que Ciel et Espace va corriger le tir ou adopter un profil bas. Erreur. Dès le lendemain de la parution de l’article d’Olivier Bonnefon, le directeur de la rédaction de Ciel et Espace, Alain Cirou, monte au créneau. Au micro d’Europe 1, dont il est consultant, pendant le journal de la mi-journée présenté par Yves Calvi, il enfonce le clou. Le message est limpide : le CNES vient de fermer le SEPRA parce que son directeur s’est mis à croire aux OVNI. Les circonvolutions de Jean-François Haït sont laissées au vestiaire car, à l’heure de la digestion des auditeurs, il faut faire court et clair.

Alain Cirou se fend quand même d’une petite introduction : les OVNI sont un sujet difficile qui oppose deux types de personnes : les rationalistes d’un côté, rigoureusement classés dans le côté scientifique, et, de l’autre côté, plutôt des croyants, en tout cas des gens qui militent pour une idée exclusive qu’il existe une présence indicible en tout cas d’intelligences extraterrestres qui viennent nous visiter. Voilà pour la leçon de rationalité scientifique. Les scientifiques qui s’intéressent à la question apprécieront cette mise au purgatoire et cette disqualification.

 

Vient ensuite l’attaque frontale délivrée sur un ton sirupeux pour expliquer la fermeture du SEPRA : Et puis surtout, je pense que c’est son directeur, qui n’était plus que le seul employé du service, qui s’est mis, entre guillemets, à croire aux OVNI. Alain Cirou a beau employer des guillemets, c’est bien avec des mots assassins qu’il charge le directeur du SEPRA sans même oser le nommer.

En quelques phrases, Alain Cirou vient de formuler sans détour tout ce que Jean-François Haït avait subtilement suggéré. Lancée à gros sabots, cette seconde charge a le mérite de lever les derniers doutes. L’article de Jean-François Haït ne relevait pas d’une erreur ni d’une initiative individuelle. L’homme de médias qu’est Alain Cirou sait bien ce qu’il fait en accentuant et en portant le message devant une audience de plusieurs millions d’auditeurs.

Ce que dit Cirou paraît tellement énorme que Yves Calvi se montre dubitatif : Vous vous rendez compte de ce que vous nous expliquez. Vous nous dites que l’on vient de fermer ce service parce que la personne à qui on l’avait confié, entre guillemets, croyait à l’existence des OVNI.

De fait, la désinformation relève ici de l’exploit. Avec 3 allégations en 1, c’est encore plus fort que les produits ménagers vantés par les publicités.

C’est énorme mais la messe est dite. Le principal intéressé, Jean-Jacques Vélasco, n’a même pas été consulté ni informé. Drôle d’éthique pour des journalistes. Cela ne ressemble guère aux pratiques de la rédaction d’Europe 1. L’intervention d’Alain Cirou aurait-elle été organisée au dernier moment et dans l’urgence ?

Il faut aussi souligner l’élégance du procédé et la franchise de leurs auteurs. Après Jean-François Haït qui n’a même pas envoyé l’article à Jean-Jacques Vélasco comme cela est pourtant l’usage, et comme l’exige la politesse après avoir été reçu longuement au domicile de l’interviewé, c’est Alain Cirou qui n’ose pas citer le nom de celui qu’il charge et ridiculise, ni ne donne les références de son livre.

 

 

POURQUOI ?

Après avoir dressé ce constat désolant, il faut trouver des explications au " déraillement " de Ciel et Espace. L’erreur est exclue. Cette revue regroupe trop de compétences et de qualités pour persister et signer face de tels errements journalistiques. Par scientisme ou rationalisme idéologique ? Les OVNI incarneraient l’ombre menaçante de l’irrationnel guettant nos sociétés en crise et il faudrait donc répudier la question, la bouter hors de ce fleuron institutionnel et de cette autorité scientifique qu’est le CNES. L’argument de la prophylaxie intellectuelle paraît cependant bien maigre pour rendre compte du prétendu décès de l’activité des PAN au sein du CNES.

Quel besoin Ciel et Espace a-t-il eu de se départir soudainement de sa traditionnelle prudence et de son habituel sens de la mesure ? Voilà en tout cas une attitude très peu scientifique. Il serait intéressant de savoir si l’Association Française d’Astronomie (AFA) cautionne cette dérive.

Ce n’est certes pas la première fois qu’une revue à vocation scientifique s’emporte au sujet de la question des OVNI et son étude. Que l’on se souvienne de certains articles de Science et Vie, notamment de celui paru en avril 1980 au titre évocateur : GEPAN donc je suis. Mais ni l’article de Jean-François Haït, ni l’intervention d’Alain Cirou ne traduisent un énervement ou un emportement. Ils semblent témoigner, au contraire, d’une longue préparation intellectuelle. On aimerait connaître leurs réels sentiments au-delà de leurs propos.

Quel qu’ai été la nature du besoin, ce lamentable épisode éclaire d’un jour nouveau une revue jusqu’alors respectée. Il révèle aussi que du traitement de l’information à l’art de la travailler par un journaliste professionnel , il n’y a qu’un pas à franchir, plus ou moins grand et difficile selon les individus soucieux de l’objectivité scientifique.

 

François Parmentier
3 juin 2004

 


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